Vous êtes peut-être comme moi : vous avez peut-être été cueilli, au réveil, par la désagréable nouvelle de la prochaine hausse du prix du gaz.

Hausse non négligeable: 3,5 %. Ou peut-être bien 4%, ou même 4,2%. On n'a pas parfaitement compris. Mais on ne va pas s'arrêter à ces peccadilles. On le verra bien sur les factures.

Peccadilles, car aussitôt, vous avez été rasseréné par la seconde partie de la phrase, dans la bouche des speakers unanimes du matin: "on est loin de la hausse de 6% qui était demandée par Gaz de France".

Là, votre journée a été sauvée.

Rendez-vous compte : on a échappé à 6% !

Merci le gouvernement, tout de même.

Cette information ainsi construite, c'est ce qu'on appelle: une certaine présentation des choses.

Elle n'est pas fausse, notez bien.

Il est sans doute exact que Gaz de France avait réclamé une augmentation de 6% des tarifs.

Et si les speakers unanimes du matin adoptent cette présentation, c'est parce qu'ils y sont incités par les agences de presse qui, dans la nuit, ont livré la même présentation.

Mais "une certaine présentation des choses", ça suppose qu'il pourrait y en avoir une autre, qui serait tout aussi exacte.

Par exemple, les speakers unanimes du matin auraient pu rappeler, en regard de la prochaine augmentation, la hausse des bénéfices de Gaz de France ces dernières années. Ils sont passés de 1,15 milliard d'euros en 2004 à 1,75 milliard en 2005, puis à 2,6 milliards en 2006. Au premier semestre 2007, Gaz de France avait déjà réalisé un bénéfice de 1,51 milliards d'euros (en baisse sur 2006, il est vrai).

Ils auraient aussi pu rappeler que le PDG de Gaz de France, Jean-François Cirelli, a obtenu pour la première fois, en mai dernier, de Thierry Breton, alors ministre des Finances, une prime sur résultats (plafonnée à 40% de son salaire fixe).

Ils auraient encore pu rappeler que la CGT dénonce l'augmentation des tarifs de 33% depuis 2004, alors que dans le même temps les bénéfices de GDF doublaient, et que les dividendes étaient multipliés par 2,5.

Tous ces rappels, on ne peut en prendre connaissance que dans un certain nombre de blogs vigilants, comme le très vigilant Plume de presse.

Mais les vigilants sont rares. Et pas seulement en période de fêtes de fin d'année. Par exemple, une recherche "Cirelli prime" sur Google Actus, ne donne qu'un seul résultat dans les médias traditionnels: le site du mensuel Capital. Mis à part les lecteurs (certes présumés fort nombreux) du site de Capital, personne ne sait qu'un des éléments qui ont conduit Jean-François Cirelli à demander une hausse de 6% des tarifs du gaz, c'est que sa prime personnelle annuelle en dépend. La même recherche "Cirelli prime" dans les archives du Monde, par exemple, ne donne aucun résultat.

Je ne dis pas que ces rappels eûssent constitué une présentation plus juste : dire cela serait prendre parti, dans le débat sur l'opportunité de privatiser l'énergie, débat qui dépasse de beaucoup les compétences d'un modeste site consacré aux médias, comme celui-ci.

Je dis simplement que les speakers unanimes du matin, et tous ceux qui vont les suivre dans la journée, sans en avoir l'air, prennent parti, eux aussi.